Graham Masterton - Le jour J du jugement

[…] Le clair de lune blafard arrivait à peine jusqu’ici, près de la rivière, en raison des falaises. Je traversai la chaussée et marchai jusqu’au char. J’effleurai du bout des doigts son garde-boue froid et rongé par la rouille. Il semblait tellement mort, abandonné et rouillé que, maintenant que je l’avais de nouveau sous les yeux, j’avais du mal à croire qu’il émanait de lui le moindre élément surnaturel. Ce n’était rien d’autre qu’un tas de ferraille datant de la dernière guerre.
Il y eut un bruissement dans l’herbe, à proximité des chenilles, et je me figeai sur place. Puis un lapin bondit de sous le char et détala vers la haie. C’était une époque de l’année plutôt tardive pour des lapins, mais je me dis qu’ils avaient sans doute fait leur terrier à l’intérieur du char lui-même, ou en-dessous, à un endroit quelconque. Peut-être était-ce la véritable solution au mystère du char « hanté » de Pont d’Ouilly … des lapins poussant des petits cris aigus et produisant des bruissements. Je fis le tour du char aussi loin que je le pus, mais son côté droit était complètement pris dans les ronces ; il aurait fallu une bonne machette et trois porteurs indigènes pour en faire le tour complet et le regarder de près. Je me contentai du côté gauche et de l’arrière. Je notai avec intérêt que même les orifices d’aération pour le moteur avaient été bouchés et scellés hermétiquement, de même que la grille au-dessus de l’ouverture pour le pilote.
Portant mon magnétophone en bandoulière, je grimpai sur le garde-boue du char. Ce faisant, je fis pas mal de boucan, mais je ne pensais pas que des fantômes vieux de trente ans élèveraient beaucoup d’objections à être dérangés ainsi en pleine nuit. Je m’avançai prudemment  sur la carcasse noircie ; mes pas produisirent un bruit métallique. J’atteignis la tourelle et tapai dessus du poing. Cela semblait tout à fait vide à l’intérieur, et j’espérais qu’il en était ainsi.
Comme Jacques Passerelle l’avait dit, le panneau de descente du char était hermétiquement scellé. Apparemment, c’était une soudure faite à la hâte, mais celui qui l’avait faite connaissait son boulot. Je me penchai en avant pour l’examiner de plus près et je vis que le panneau de descente avait été également scellé par d’autres moyens … des moyens tout aussi puissants, à leur façon.
Sur la partie supérieure du char, il y avait un crucifix, maintenu par des rivets. Il donnait l’impression d’avoir été pris sur l’autel d’une église et fixé sur la tourelle de telle façon que personne ne puisse jamais l’enlever. Regardant de plus près, je vis qu’il y avait également une sorte d’adjuration sacrée, gravée dans le métal rugueux. La plupart des mots étaient illisibles, du fait de la corrosion du métal, mais je parvins à déchiffrer la phrase « Il t’est commandé de partir. »
À ce moment, sur la plate-forme de ce char silencieux et rouillé, au fort de l’hiver en Normandie, je me sentis terrifié pour la première fois de ma vie. Je veux dire, vraiment terrifié. La terreur que l’on éprouve devant l’Inconnu. Malgré moi, je n’arrêtai pas de frissonner, j’avais des picotements sur tout le corps, et je me surpris à me passer la langue sur les lèvres, à plusieurs reprises, tel un homme dans un désert de glace. J’apercevais la Citroën de l’autre côté de la route, mais la lune se reflétait sur le pare-brise plat de telle sorte que je ne voyais pas du tout Madeleine. Autant que je puisse le savoir, elle s’était peut-être volatilisé. Autant que je puisse le savoir, monde entier s’était peut-être volatilisé. Je toussai dans le froid mordant.
J’allais jusqu’à l’avant du char, écartant les ronces et le lierre. Il n’y avait rien de particulier ici ; aussi je retournai vers la tourelle, pour voir si je pouvais déchiffrer d’autres mots.
Ce fut à ce moment, mes doigts effleuraient la partie supérieure de la tourelle, que j’entendis quelqu’un rire. Je restai immobile, pétrifié, retenant mon souffle. Le rire cessa. Je relevai la tête et essayais de découvrir d’où le son avait bien pu venir. Cela avait été un rire bref et ironique, mais avec un timbre curieusement métallique, comme si quelqu’un avait ri en se tenant devant un micro.
-         Qui est là ? dis-je.
Mais ce fut le silence. La nuit était si calme que je pouvais toujours entendre ce chien japper au loin. Je posais mon magnétophone sur le dessus de la tourelle et le mis en marche.
Durant plusieurs minutes, il n’y eut rien, à part le chuintement de la bande magnétique tournant et défilant devant la tête enregistreuse, et ce satané chien. Puis j’entendis un chuchotement comme si quelqu’un se parlait à lui-même, à voix basse. C’était tout près, et pourtant cela semblait très loin en même temps. Cela provenait de la tourelle.
Tremblant et couvert de sueur, je me mis à genoux à côté de la tourelle et je tapotais dessus, deux fois. J’avais la gorge serrée et je suffoquais comme un collégien après son premier martini sec.
-         Qui est là ? dis-je. Il y a quelqu’un là-dedans ?
Il y eut un silence, puis j’entendis une voix dire tout bas :
-         Tu peux m’aider, tu sais.
C’était une voix bizarre, qui semblait venir de partout à la fois. Elle semblait également contenir un sourire … le genre de voix qu’ont les gens lorsqu’ils sourient en leur for intérieur. Cela aurait pu être un homme ou une femme, ou même un enfant, mais je n’étais sûr de rien.
-         Vous êtes là-dedans ? dis-je. Vous êtes à l’intérieur du char ?
-         Tu sembles être un homme droit. Un homme droit et honnête.
Presque en criant, je demandai :
-         Que faites-vous là-dedans ? comment êtes-vous entré ?
La voix ne répondit pas à ma question. Elle dit seulement :
-         Tu peux m’aider, tu sais. Tu peux ouvrir cette prison. Tu peux m’aider à rejoindre mes
frères. Tu sembles être un homme droit et honnête.
-         Écoutez ! hurlai-je. Si vous vous trouvez réellement à l’intérieur de ce char, tapez sur
la tourelle ! Je veux vous entendre … savoir si vous êtes bien dans ce char !
La voix ricana
-         Je peux faire mieux que cela. Crois-moi, je peux faire beaucoup mieux que cela.
-         Je ne comprends pas.
La voix rit doucement.
-         Tu n’as pas mal au cœur ? me demanda-t-elle. Tu ne sens pas que tu es pris de
crampes douloureuses ?
Je fronçais les sourcils. Effectivement, j’avais des nausées. Il y avait quelque chose dans
mon estomac qui tournait et tournait … quelque chose d’immonde et d’indigeste. Un instant, je pensais que c’était quelque chose que j’avais mangé au déjeuner. Et puis j’eus un violent spasme et je compris que j’allais vomir. Tout se passa très vite. Une seconde plus tard, j’eus un haut-le-cœur absolument terrifiant ; ma bouche dut s’ouvrir toute grande et se distendre comme un torrent de fange jaillissait de ma gorge et éclaboussait la plate forme du char. Les vomissements continuèrent ; bientôt, je me tenais l’estomac à deux mains et je pleurais, complètement épuisé.
Ce fut à ce moment que je vis ce qui m’avait fait vomir. De mon estomac, de ma bouche, s’étaient déversés des milliers d’asticots blanchâtres. Ils grouillaient au sein d’un flot de bile, ils se tordaient et se tortillaient, roses et à demi transparents. Tout ce que je pus faire fut de descendre de ce char Sherman hideusement en ruine, et de me laisser tomber sur l’herbe durcie par le gel. Je suffoquais de douleur et de dégoût, et j’étais complètement paniqué.
Derrière moi, la voix chuchota :
-         Tu peux m’aider, tu sais. Tu sembles être un homme droit et honnête.
[…]

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